Préface

Préface de Carine Karachi[1]Pour une jeune étudiante en médecine, de tous les organes étudiés, le cerveau était évidemment le plus mystérieux et le plus attrayant. Il était fascinant de comprendre que cet organe était capable de produire de la pensée, comme le pancréas produit de l’insuline. Ces pensées, si diverses, permettaient à la fois les fonctions intellectuelles, affectives, sensorielles et motrices. Cet organe était aussi capable d’apprendre et de se modifier au cours du temps. L’observation des patients atteints de maladies neurologiques donnait un prisme de compréhension unique du fonctionnement cérébral. Cette fenêtre ouverte par la sémiologie neurologique a modifié définitivement ma façon de penser les comportements et ma vision du monde. C’est dans cet état d’esprit que j’ai rencontré la neurochirurgie, discipline austère, peu enseignée, où des personnalités fascinantes excellaient à l’Hôpital de la Pitié Salpêtrière. Je découvrais alors une autre chose essentielle en salle d’opération : la beauté physique du cerveau. Mais pour intervenir sur cet organe, pour en modifier intelligemment le fonctionnement pathologique afin de rétablir, plus que de guérir, il fallait comprendre et donc se tourner vers les sciences. Il me fallait donc devenir neurochirurgien et neuroscientifique.
Aujourd’hui, nous commençons à comprendre dans le détail les mécanismes physiologiques conduisant de la production d’idées à la réalisation de comportements simples ou complexes, qu’ils soient moteur, cognitif ou émotionnel. L’étude des pathologies neurologiques et psychiatriques prises comme modèles de description (maladie de Parkinson, troubles obsessionnels compulsifs par exemple) a permis d’identifier les réseaux de neurones superficiels et profonds dysfonctionnant. Cette compréhension a permis d’aboutir à de nouveaux traitements employant l’électricité, la stimulation cérébrale profonde, invention grenobloise d’Alim Louis Benabid, pour modifier les réseaux profonds du cerveau afin de rétablir le bon fonctionnement des ganglions de la base. Les ganglions de la base, structures cérébrales profondes, jouent un rôle essentiel dans l’apprentissage et la production de l’ensemble du comportement humain. Il est donc possible de supprimer des mouvements ou des comportements anormaux en stimulant tel ou tel noyaux des ganglions de la base. La stimulation cérébrale profonde a révolutionné la prise en charge de nombreux patients. Cette méthode a l’immense avantage d’être réversible, adaptable et de faible morbidité. Elle permet donc aussi d’innover pour tenter de soigner des maladies sévères et intraitables comme les troubles de la marche, la maladie de Gilles de la Tourette ou encore les troubles de l’humeur résistants à condition d’évaluer les résultats dans des protocoles de recherche rigoureux. La stimulation cérébrale profonde se teste et se pratique sur des patients éveillés au bloc opératoire. Les patients comprennent parfaitement les enjeux qui sont à la fois thérapeutique pour eux-mêmes et neuroscientifique pour la communauté.Mais finalement, hormis ces aspects scientifiques et médicaux, ce que je préfère et ce qui m’apporte le plus dans l’exercice quotidien de ce métier fascinant, est l’interaction avec les patients. Nous avons ensemble un lien unique d’une intimité toute particulière. À l’heure où la médecine se veut de plus en plus technique, où le temps est de plus en plus accéléré, j’exerce et je défends un métier de plus en plus humain. Bien sûr il faut la technicité, bien sûr il faut les connaissances, mais il faut surtout écouter, prendre la main, s’assoir sur le lit de nos patients, donner confiance. Les patients nous confient ce qu’ils ont de plus précieux, nous en prenons le plus grand soin. Côte à côte, nous vivons une grande aventure neurochirurgicale. Alors Jean Louis, écoutons avec plaisir le bruit de vos neurones !


[1]Professeur en neurochirurgie à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière et co-responsable du département de neurochirurgie expérimentale de l’Institut du Cerveau et de la Moelle Épinière.