Extrait

J’enfile mon plus beau costume. Cravate ? Pas cravate ? Mais comment me suis-je retrouvé dans cette galère ? J’aurais dû immédiatement refuser. Compte-tenu du nouveau plan de circulation élaboré par la Maire de Paris, rejoindre le 57 rue de Varenne depuis le bas de mon immeuble du Boulevard Saint-Germain, soit trois cents mètres à vol de drone, me prend tout juste la demi-heure programmée par le chauffeur. J’avais imaginé y aller à pied mais j’y ai renoncé ayant peur de n’être pas pris au sérieux à l’accueil du ministère. Je passe les différents contrôles de sécurité avant d’être dirigé vers le bâtiment principal de l’Hôtel de Matignon. 

Je ne suis pas dépaysé car j’ai souvent vu cette belle cour pavée à la télévision. Mais aujourd’hui, ni garde républicaine, ni journalistes agglutinés derrière une barrière, ça sonne un peu creux. Cependant, je suis tellement tenaillé par le trac que j’évacue assez vite ma déception. Ma maladie me crée pas mal de désagréments et n’offre que peu d’avantage sinon une carte d’invalidité qui me permet de couper les files dans les musées. Elle renforce notamment l’émotivité. En faisant banquette dans l’antichambre, voilà que je me mets à trembler comme un vieux frigo déglingué. Cela n’échappe pas à l’une des assistantes du cabinet du Premier Ministre qui tente de me rassurer en me disant qu’Édouard P. est très accessible et peu intimidant. Je la remercie, tremblant de plus belle. Cela devient franchement inconfortable et, si je pouvais bouger, je prendrais mes jambes à mon cou pour fuir illico de ce salon doré de la République. 

Alors que j’atteins l’apogée de mon incontrôlable émotion, un jeune homme s’avance vers moi pour m’annoncer que le Premier Ministre va me recevoir, tout en me faisant signe de le suivre. Il m’introduit dans son bureau, et, sans explication rationnelle, mes tremblements et ma peur disparaissent dans l’instant. Je lui tends une main qu’il me broie sans effort apparent et m’installe dans le fauteuil en cuir noir qu’il me désigne face à lui, de l’autre côté de la table basse, sur laquelle j’aperçois un exemplaire de mon livre posé sur le dernier numéro de Boxmag.

Il me dit l’avoir lu sur les conseils du Président de la République et me félicite du recul et l’humour dont j’ai su faire preuve pour parler de ma maladie. Je ne laisse rien transparaitre mais je suis KO assis. Mon livre a mis un an à dépasser les mille exemplaires, et je me demande par quel prodige il a pu trouver sa place dans l’agenda des lectures des deux plus hautes personnalités de l’État français. À moins qu’on ne leur ait fait des fiches façon Reader’s Digest. Mais même cela me paraît hautement improbable. 

Il semble être au courant de mon parcours d’entrepreneur et de consultant et dit qu’il a pensé à moi pour prendre la responsabilité du Secrétariat d’État chargé des personnes handicapées, sa titulaire actuelle ayant été pressentie pour un poste plus important. Il cherche des personnalités issues de la société civile et dont la sensibilité au sujet du handicap apparaît évidente aux yeux des Français. Ma trajectoire leur a semblé correspondre à cette définition. « De plus votre nom de Bermudes sonne bien » ajoute-t-il. Entre la référence aux paradis fiscaux, l’accessoire vestimentaire et la réputation effrayante de son triangle, je ne suis pas sûr de comprendre sa remarque, mais j’acquiesce. Il ajoute qu’il y a bien sûr d’autres candidats, mais il m’invite à réfléchir au principe d’entrer dans son gouvernement, et ajoute qu’il serait éminemment heureux que j’accepte sa proposition. 

J’ai personnellement fait passer beaucoup d’entretiens de recrutement dans ma carrière. Je connais nombre de ficelles dans cet exercice, mais là, je suis clairement pris au dépourvu. Dois-je poser des questions sur le contenu du poste ? Je n’ai pas la moindre idée de la politique de ce gouvernement en faveur des personnes handicapées, en dehors de la mesure phare qui consiste à donner, aux toilettes de tout lieu public, la dimension d’un salon versaillais. 

Est-ce le moment de parler rémunération, avantages en nature, et voiture de fonction ? S’agit-il d’un CDI ou d’un CDD ? Dans quel délai dois-je donner une réponse ? Je n’ose pas articuler une question de peur de passer pour un demeuré et de ruiner ma carrière politique embryonnaire.

Alors, j’utilise une tactique de diversion infaillible et j’ose un « Monsieur le Premier Ministre, permettez-moi de vous faire part d’un sentiment très personnel. Je vous écoute et je vous observe avec attention, depuis le début de notre entrevue. Je me suis repassé votre discours de Politique Générale et certaines de vos prestations télévisées où je vous trouve l’élégance et le punch de Sugar Ray Robinson. J’aurais un plaisir indicible à travailler dans un Gouvernement que vous dirigez ». J’ai fait mouche, son regard s’illumine. Je l’ai embarqué sur sa passion. Quelques instants plus tard, il se met debout, souhaitant m’initier à quelques coups de son arsenal personnel, devant un punching-ball imaginaire. Le temps pour moi de le féliciter et de reprendre mes esprits en hochant la tête. Le jeune homme qui m’avait escorté entre à nouveau dans son bureau, donnant le signal de la fin de l’entretien. Je me déclare infiniment honoré de la proposition qui m’est faite, proclame mon souci et la fierté que j’aurais à être utile au pays. Je conclus en demandant s’il me serait possible de rencontrer l’actuelle titulaire du poste, pour prendre la mesure des projets déjà engagés. Il opine et me demande de lui répondre le plus rapidement possible avant d’écraser derechef ma main encore traumatisée.

Je quitte en hâte et à pied l’Hôtel orné du plus beau jardin de Paris. Entrer au Gouvernement n’a jamais fait partie de mes fantasmes. Comme tout Français, j’ai une idée sur toutes les mesures politiques et je développe un sens critique très aiguisé quant à leur contenu et leur application. De là à vouloir prendre le taureau par les cornes pour changer les choses, il y a un gouffre ! Comment ai-je pu lui laisser entendre que j’étais intéressé. Et comment vais-je faire pour revenir en arrière ?

Je raconte l’entrevue à Astrid qui manque de tomber à la renverse. Elle qui déteste s’exposer publiquement n’en revient pas que j’aie pu prendre une décision dont les conséquences s’avèreront considérables sur notre vie de couple, sans lui en parler au préalable. Je lui fais remarquer qu’il m’aurait été difficile de lui dire, « Merci beaucoup pour l’honneur que vous me faites, Monsieur Le Premier Ministre, j’en parle à ma femme et je reviens vers vous ». 

Nous passons une nuit épouvantable. Je fais un horrible cauchemar. Je défends en bégayant devant l’Assemblée Nationale, ma loi-cadre sur le port obligatoire d’un bermuda bleu, blanc, rouge, pour tous ceux qui aident les personnes handicapées. Une façon de leur témoigner, de manière forte, la reconnaissance de la Nation. Le projet passe mal. On me prête une volonté d’enrichissement personnel, et l’on m’accuse de discrimination négative. Même les députés de ma propre majorité m’invectivent. Je me réveille en sueur. Comment vais-je me sortir de ce pétrin ?

Vers neuf heures, le lendemain matin, le téléphone sonne. À nouveau cet accent si particulier qui me réchauffe le cœur rien qu’à l’entendre, pour me dire que le poste est pourvu. Je feins la déception et je donne pour consigne de remercier le Premier Ministre d’avoir songé à moi. Le surlendemain, la composition du nouveau Gouvernement entérine la reconduction de la Secrétaire d’État actuelle, mais au rang de Ministre. Un arbitrage de dernière minute.

J’en profite pour me jurer que c’est la dernière fois que j’écris un livre… 

Après être sorti du Gouvernement avant même d’y entrer, je fais part de mon soulagement à Astrid, heureux d’être sorti indemne d’un concours de circonstances d’une occurrence infinitésimale. Elle me raconte alors l’incroyable hasard qui lui avait permis de percer le secret de l’amour caché du fils de Dark Vador.